À l’occasion de l’introduction en Bourse record de SpaceX, petite plongée dans l’humour milliardaire d’un homme qui transforme depuis des années des décisions à plus de onze chiffres en clins d’œil pour initiés de la Pop culture.
Le 12 juin 2026, SpaceX entrera en Bourse au Nasdaq sous le code SPCX. Montant levé : 75 milliards (ça aurait été le record mondial de la plus grosse levée de fonds, si Google ne lui avait volé la vedette une quinzaine de jours plus tôt). Valorisation : 1 770 milliards de dollars (1,77 trillion). La plus grande introduction en Bourse de l’Histoire, devant même Saudi Aramco, le pétrolier saoudien, celle qui va faire d’Elon Musk le premier être humain trillionnaire – c’est-à-dire disposant d’une fortune personnelle de plus de 1000 milliards d’USD. Après l’introduction ce vendredi 12 juin 2026, l’entreprise deviendra la septième capitalisation mondiale, juste devant Tesla et Meta.
Pourtant, malgré le grand sérieux de l’opération, dans le formulaire S-1 — le document obligatoire que toute entreprise dépose auprès de la SEC, le gendarme boursier américain, avant son entrée en Bourse — un détail intrigue les lecteurs attentifs. Elon Musk détient exactement 42 % du capital. Pas 41, pas 43. Quarante-deux. Pourquoi ?
Pourquoi 42 n’est pas un nombre comme un autre
Pour comprendre, il faut faire un détour par la littérature de science-fiction : En 1979, l’écrivain britannique Douglas Adams publie Le Guide du voyageur galactique. Dans ce roman culte, un super-ordinateur calcule pendant sept millions et demi d’années la « Réponse à la Grande Question sur la Vie, l’Univers et le Reste ». Sept millions et demi d’années plus tard, la réponse tombe, solennelle : 42. Plus personne ne sait alors quelle était la question. C’est précisément le sel de l’histoire — une moquerie philosophique de nos recherches permanentes de réponses à des questions exisentielles, qui n’en ont peut-être pas. Peut-être.
Douglas Adams a démenti toute sa vie qu’il existait un sens caché à son 42. Pas de symbolisme binaire, pas de référence tibétaine. Il s’était simplement assis à son bureau, avait regardé son jardin et choisi un petit nombre qui sonnait bien. Voilà. Cela n’a pas empêché 42 de devenir le mème mondial des ingénieurs, des geeks et des amateurs de science-fiction.
Elon Musk est un fan absolu de Douglas Adams, l’auteur du Guide du Voyageur Galactique. Lors du lancement de Falcon Heavy en 2018, il a placé dans la boîte à gants du Tesla Roadster envoyé dans l’espace un exemplaire du Guide — avec écrit en grosses lettres sur le tableau de bord, « Don’t panic », la maxime du livre. L’un de ses satellites Starlink s’appelle 42. Qu’il se retrouve aujourd’hui avec 42 % du capital de SpaceX, le jour de la plus grande introduction en Bourse jamais réalisée, demande un peu de naïveté pour y voir un hasard.
L’hypothèse qui agite X
C’est ainsi qu’une théorie circule, lancée sur X par Brivael Le Pogam. Musk aurait initialement pu détenir par exemple 43 % du capital. Voyant l’occasion, il aurait pu céder un point à Peter Thiel — dont le Founders Fund affiche désormais 10 % — uniquement pour atterrir à 42, et faire un hommage au Guide du voyageur galactique. « Un maître troll giga », résume Le Pogam. C’est invérifiable. Avec Musk, le doute rend l’affaire savoureuse. Une chose est sûre, il en est capable.
Ce n’est pas la première fois
C’est que l’homme a un dossier: Le 7 août 2018, il tweete envisager de retirer Tesla de la bourse en proposant de racheter toutes les actions de Tesla à 420 dollars, soit environ 20% au-dessus du prix de cotation : il a l’argent disait-il, « funding secured ». L’action s’envole, mais la cotation est suspendue par les autorités. Musk est suspecté de manipulation de cours…en sa défaveur, puisque c’est lui qui devait racheter les actions à ce prix. Mais pourquoi 420 USD ? Musk, fan du 42 de Douglas Adams, venait de découvrir la signification du chiffre 420 dans la culture cannabis. Il a plus tard admis, lors de ses auditions devant la SEC avoir choisi ce chiffre parce qu’il trouvait ce code drôle, qu’il pensait amuser sa compagne de l’époque, Grimes, et que, peut-être, ce n’était finalement pas une bonne raison de fixer le prix d’une action. Mais pourquoi « 420 » dollars (qui contient 42)?
Petit cours de culture pop : en 1971, à la San Rafael High School de Californie, cinq lycéens surnommés les Waldos — d’après wall, le mur contre lequel ils traînaient — se donnaient rendez-vous chaque jour à 16h20 devant la statue de Louis Pasteur pour chercher un champ de cannabis abandonné dont on leur avait parlé. « 420 » devint leur code privé. On se retrouve à « 420 », on va fumer un « 420 »?. La formule a essaimé via le Grateful Dead, le magazine High Times, et engendré le rituel mondial du 20 avril (4-20 en américain). Et 420 est aujourd’hui le code mondial de la culture cannabis ! C’est ainsi que Musk a fixé le prix de sa proposition de rachat de toutes les actions de Tesla, en liant Douglas Adams à la culture cannabis.
D’ailleurs, un mois plus tard, le 6 septembre 2018, Musk est invité au podcast de Joe Rogan. Devant des millions de spectateurs, il y fume un joint de cannabis en direct, partage une gorgée de whisky avec son hôte et discute pendant près de trois heures sans la moindre formalité. L’action Tesla perd 9 % le lendemain (près de 7 milliards de dollar de capitalisation boursière envolée). La NASA, dont SpaceX est un important prestataire contractuel, lance alors un audit de la culture interne de l’entreprise… Musk se voit imposer des tests anti-drogue aléatoires pendant plus d’un an, au titre de ses contrats avec l’Etat américain. Un dirigeant sous contrat avec la Nasa et l’Etat américain ne peut pas fumer du cannabis en live devant des millions d’auditeurs.
Puis, fin septembre, la SEC tranche enfin pour le tweet du mois précédent, et son accusation de manipulation marché — le tweet par lequel Musk proposait d’acheter toutes les actions Tesla à 420 dollars chacune, pour un montant total d’environ 72 milliards de dollars. Verdict : on l’a accusé d’avoir manipulé le marché sans enrichissement personnel (et pour cause, c’était à son désavantage). Résultat : 20 millions de dollars d’amende pour Musk, 20 millions pour Tesla, trois ans d’interdiction de présider le conseil d’administration (il reste directeur général de Tesla). L’opération de retrait de Tesla de la cote n’aura finalement jamais lieu. Cette blague d’adolescents californiens de 1971 aura coûté à elle seule 40 millions de dollars d’amende à Tesla et à Musk lui-même.
Autre apparition du 42 et du 420 ? Elles sont nombreuses… En avril 2022, Musk rachète Twitter. Prix proposé par action : 54,20 dollars. Total : 44 milliards. Le 420 a discrètement glissé dans le prix (avec le 42 de Douglas Adams enveloppé dans ce chiffre). L’opération se fait. Elon Musk rachete Twitter. Twitter devient X.
Le livre de Douglas Adams dans la Tesla de Musk en orbite autour du Soleil depuis 2018
Mais savez-vous qu’Elon Musk a réellement envoyé dans l’espace en 2018 une Tesla avec un exemplaire du livre de Douglas Adams « Le Guide du Voyageur Galactique dans la boîte à gants, en 2018, en orbite autour du Soleil? Le 6 février 2018, SpaceX procède au vol inaugural de sa fusée Falcon Heavy depuis le pas de tir 39A du Centre Spatial Kennedy — celui-là même d’où Apollo 11 est partie en direction de la Lune en 1969. Pour ce premier vol à haut risque (Musk lui-même donnait 50-50 de chances de succès), l’usage est d’embarquer une charge factice plutôt qu’un vrai satellite : du béton, des blocs d’acier, des réservoirs d’eau. Musk décide d’embarquer sa propre Tesla Roadster cerise, pour la mettre sur orbite.
Au volant de sa Tesla, il place un mannequin en combinaison spatiale, baptisé Starman, d’après la chanson de David Bowie. Le tableau de bord de la Tesla affiche en grosses lettres : « DON’T PANIC », la maxime du livre de Douglas Adams. Et dans la boîte à gants, que trouve-t-on ? Un exemplaire du même Guide du voyageur galactique de Douglas Adams, et aussi … une serviette — l’objet le plus indispensable du voyageur galactique selon le livre. La sono de la Tesla en orbite diffuse en permanence, grâce à l’energie solaire, Space Oddity de Bowie en boucle, dans l’espace, depuis 2018 (mais qui l’entend ?). Et sur le tableau de bord trône une reproduction de l’ensemble de l’objet, en petit, dans une mise en abyme parfaite de la scène, une mini-Tesla Hot Wheels avec un mini-Starman dedans.
La voiture est aujourd’hui réellement en orbite elliptique autour du Soleil, croisant celle de Mars à son point le plus éloigné. Elle a déjà effectué quatre tours complets autour du soleil depuis son décollage en 2018, à raison d’une révolution tous les 557 jours environ. À plus d’un milliard et demi de kilomètres de la Terre à l’instant où nous écrivons ces lignes, elle continuera de tourner ainsi pendant des millions d’années — faute de propulsion et faute de retour possible. La démonstration d’ingénierie la plus spectaculaire de SpaceX, ce jour-là, fut aussi la mise en scène pop culte la plus assumée de l’Histoire. Là où Saudi Aramco aurait peut-être choisi une plaque solennelle, Musk a choisi son Roadster personnel couleur cerise, Bowie, le livre de Douglas Adams et son slogan « Don’t panic ».
Selon vous, pensez-vous vraiment que les 42 % exactement de participation de Musk dans SpaceX, révélés par le formulaire S-1 de l’introduction en bourse, soient un hasard ?
La méthode est le message
Dans sa biographie de référence parue en 2023, Walter Isaacson décrit Musk comme un personnage qui alterne entre les rôles — héros, ingénieur, troll, visionnaire — parfois en l’espace d’une heure. La remarque est juste. Ce n’est pas un défaut de tempérament, c’est un système. Musk est le premier patron de cette taille à appliquer la culture mème à des décisions de plusieurs dizaines, et à partir de ce vendredi, plusieurs milliers de milliards de dollars. Cela fait rire ses fans, exaspère ses détracteurs, et coûte parfois cher.
Le 42% de SpaceX n’est probablement que le dernier épisode d’une saga qui en réservera d’autres. C’est aussi, peut-être, ce qui distingue notre époque des précédentes : pour la première fois dans l’histoire de la finance, une private joke de geek peut s’inscrire dans la plus grande introduction en Bourse jamais réalisée, qui, peut-être, fera de l’humanité une espèce multi-planetaire. Don’t panic.
Christophe Brochard
Groupe Quinze – Gestion Privée